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Introduction de l'article Science,
technologie et société
Le champ STS
Le rapport traditionnel entre science et technique
La naissance de la technologie
L'exemple de la bombe atomique et du Projet Manhattan
Les changements apportés aux relations STS
Article Science, technologie et société
(Jean-Claude
Simard, professeur de philosophie, Cégep de Rimouski,
version PDF)
Auparavant, les différentes disciplines collégiales
de sciences de la nature n'avaient guère à tenir compte dans leur
enseignement des rapports avec la technologie et la société. Mais
comme pour la dimension historique, le nouveau programme de sciences
de la nature leur en fait maintenant une obligation, entre autres
par le biais de son objectif 9 :
Les élèves doivent en effet être en mesure d'«
établir des liens entre la science, la technologie et l'évolution
de la société ».
On pourrait même interpréter en partie l'objectif
11 du même programme (« Situer le contexte d'émergence
et d'élaboration des concepts scientifiques ») comme
une référence supplémentaire à une telle obligation, puisque de
nos jours, les concepts scientifiques peuvent difficilement « émerger »
et « s'élaborer » indépendamment de la technologie
qui les rend possibles. Aussi ces deux objectifs posent-ils plusieurs
questions difficiles :
-
Qu'est-ce d'abord que la technologie et que
faut-il entendre au juste par ce terme ?
-
Est-ce la même chose que la technique ?
-
Quel est exactement son rapport à la science ?
-
Sont-elles séparables ou celle-ci a-t-elle
expressément besoin de celle-là ?
-
Comment comprendre au juste le lien entre la
science et la société ? ou encore entre la technologie
et la société ?
Beaucoup de questions qu'il faut d'abord tenter
de débroussailler quelque peu si l'on veut être en mesure de viser
ces deux objectifs exigeants. Nous chercherons ici à poser quelques
jalons sur cette voie. Nous espérons ainsi apporter notre
modeste contribution au double travail qui attend les enseignantes
et enseignants de sciences de la nature : la clarification et l'appropriation
de ces deux objectifs particuliers.
Le champ STS
Lorsqu'on prend connaissance des recherches contemporaines
sur les sciences et les techniques, on peut grosso modo les
classer en trois catégories. La première d'entre elles propose une
réflexion de type formel et elle est menée en général par des philosophes
(ou parfois les scientifiques eux-mêmes) sous le nom d'épistémologie.
Un second secteur étudie plutôt le développement des sciences et
le fonctionnement actuel de la communauté scientifique sous l'égide
de l'histoire ainsi que d'une discipline assez récente, la sociologie
des sciences. Nous avons eu l'occasion de présenter brièvement cet
autre domaine dans le texte intitulé « Histoire
des sciences et pédagogie ». Enfin, un troisième
centre d'intérêt, plus fluide et moins facile à cerner, se penche
activement sur les rapports entre la science et la technique, sans
oublier leur impact commun sur différents aspects de la société
ou celui de la société sur elles, lesquels peuvent être analysés
sous divers angles, plus ou moins complémentaires. Interdisciplinaire,
ce domaine est volontiers exploré par des gens de tous les horizons,
qu'ils soient philosophes, praticiens des sciences de la nature,
historiens, sociologues, voire même politologues ou économistes.
Je propose de lire les énoncés des objectifs 9 et 11 du programme
Sciences de la nature dans cette optique. Ce secteur a beaucoup
évolué au cours du siècle dernier. À partir des années 1960, environ,
il est même devenu un champ de recherche en soi, qu'on symbolise
couramment par le sigle STS (pour Science, Technologie, Société).
C'est ce qui sera étudié brièvement ici. Précisons d'entrée de jeu
que ce domaine d'investigation inclut habituellement aussi une dimension
liée à l'éthique. Mais cet aspect sera laissé de côté pour deux
raisons. Tout d'abord, un autre des objectifs du nouveau programme,
le dixième, porte explicitement sur ce point : l'élève, y précise-t-on,
doit « définir son système de valeurs ». Par ailleurs,
certains objectifs de programme peuvent être atteints en priorité
par le biais des cours de la formation générale et c'est le cas
de celui-ci, puisque le troisième cours de philosophie, le cours
d'éthique, adapté aux familles de programme dans la plupart des
collèges, le vise explicitement. On peut donc sans problème faire
ici l'économie de cette dimension particulière des rapports STS.
Le rapport traditionnel entre science et technique
La réflexion sur les rapports entre science et
technique a longtemps gravité autour de distinctions utiles et assez
classiques (1). Pour les situer correctement, il
faut d'abord rappeler une évidence. L'être humain fonctionne à deux
niveaux : c'est un être qui pense et qui agit. Le premier niveau
est plus théorique, le second, plutôt pratique. Au plan théorique,
la technique peut être vue comme l'adjuvant dont se sert la science
pour comprendre le monde. On peut alors l'associer à l'instrumentation,
laquelle se présente en général sous deux grands types : les instruments
d'observation et les instruments de mesure. Les premiers donnent
accès à de nouvelles régions de la réalité et facilitent la découverte
de phénomènes inédits. C'est par exemple le cas du télescope de
Galilée ou du microscope de Leeuwenhoek, qui, aux XVIe et XVIIe
siècles, ouvrent respectivement les mondes de l'infiniment grand
et de l'infiniment petit (2). Quant aux instruments
de mesure, ils permettent pour leur part d'obtenir des résultats
à la fois précis et objectifs. On songe, pour prendre une fois encore
de célèbres exemples historiques, au baromètre de Torricelli ou
à la balance de Lavoisier.
Si on suit cette ligne de pensée, la science serait
donc essentiellement théorique et aurait une visée objective, le
savant étant en principe désintéressé, alors que la technique, extension
de la science, ne serait pour sa part que pratique, c'est-à-dire
foncièrement utilitaire. Pour reprendre une expression célèbre du
philosophe Bachelard, on peut dire qu'en ce sens, une technique
serait de la théorie matérialisée. C'est d'ailleurs ainsi que les
Grecs concevaient ce rapport, et cette hiérarchie les a poussés
à négliger la technique qu'ils ont peu développée, bien qu'ils aient
été les authentiques créateurs de la science. En effet, ils se voyaient
d'abord comme des théoriciens, et c'est l'idéal qu'ils se fixaient.
Ce qui signifie évidemment que ce qu'on a coutume d'appeler la science
expérimentale, c'est-à-dire un mariage étroit de la théorie et de
l'expérimentation qu'on associe spontanément de nos jours à l'idée
même de science, est en fait une invention récente dans l'histoire,
qu'on ne peut guère faire remonter plus loin qu'à la fameuse Révolution
des XVIe-XVIIe siècles (3). De sorte que, pour
les Grecs, la technique était au mieux un amusement, au pis, un
abaissement. Ce qui a évidemment limité et même handicapé leurs
recherches.
Pourtant, cette première distinction sur le rôle
de la technique, toute confortée par l'exemple illustre des Grecs
soit-elle, se heurte immédiatement à une objection incontournable
: la technique apparaît en effet très longtemps avant la science
elle-même. Pour exprimer la chose en termes paléontologiques, Homo
faber a précédé Homo sapiens. À tel point d'ailleurs que,
pour les anthropologues, la technique accompagne l'émergence même
de l'être humain. De sorte que la découverte d'artefacts est l'un
des plus sûrs moyens de savoir si l'on est en présence d'un authentique
humain ou simplement d'un autre type de primate. La technique est
donc consubstantielle à l'Homo faber et, par définition,
elle a le même âge que lui. Ce n'est guère surprenant, étant donné
que l'homme possède une constitution physique qui lui laisse peu
de chance face à un environnement hostile : il court lentement,
ne nage pas, ne vole pas, n'a ni griffes, ni carapace, etc. Son
arme principale, c'est par conséquent son cerveau évolué et créatif.
Dès l'origine, la technique joue donc pour lui un rôle de soutien
: elle supplée ses carences corporelles dans une lutte féroce pour
l'existence. Dans ces conditions, comment pourrait-elle bien constituer
une simple application de la science ? Ce qui nous amène justement
à la dimension pratique de l'être humain que nous évoquions tout
à l'heure. Et, de ce second point de vue, la technique peut être
considérée comme l'adjuvant dont se sert l'homme pour agir sur l'environnement
et le transformer afin qu'il réponde à ses besoins. On peut alors
l'associer aux outils primitifs - la roue, le levier (4),
etc. - ou encore, plus récemment, à la machine proprement dite (5).
Les Grecs ont travaillé sur les premières machines à l'époque hellénistique.
Mais c'est à la Renaissance qu'elles apparaissent vraiment, et lors
de la Révolution industrielle qu'elles prennent définitivement leur
essor. En ce sens, le prototype de la technique agissant sur le
monde est la machine à vapeur. Contrairement aux instruments de
mesure ou d'observation, son but n'est pas d'aider à la compréhension
de la nature, mais de faciliter la production. Dans son cas, par
exemple, il s'agit de maximiser le travail. Dans une telle optique,
et prenant appui sur la préséance historique de la technique, on
a parfois pu présenter la science comme son simple prolongement
théorique. C'est par exemple la thèse de Bergson dans L'évolution
créatrice. En effet, fait-il valoir, la géométrie (en grec,
geo-metrein, mesure de la terre) est d'abord apparue chez
les Égyptiens pour délimiter les champs après les crues annuelles
du Nil, l'observation astronomique pour aider à prédire le Destin
chez les Babyloniens, l'alchimie pour changer le plomb en or, etc.
Cependant, disons-le, cet ordre historique d'apparition, certes
avéré, n'impose pas pour autant un renversement du lien de subordination
habituel entre science et technique, car jamais une pratique empirique,
quelle qu'elle soit, ne suffira à expliquer l'apparition d'une démonstration
théorique, essence même de toute science. Les deux sont tout simplement
d'un autre ordre (6).
On se trouve donc en présence de deux grands types
de techniques, chacune ayant sa fonction propre. Les premières chronologiquement,
antérieures à la science, sont destinées, non à notre compréhension
du monde, mais à sa maîtrise et à sa transformation : ce sont les
outils, les armes et les machines. Quant aux autres, étroitement
associées à la science, théories matérialisées, elles sont surtout
destinées à faciliter la recherche grâce à la mesure ou à l'observation
des phénomènes : il s'agit des instruments scientifiques.
La naissance de la technologie
Assez classique, cette vision des choses n'est
évidemment pas fausse, mais elle est un peu trop tranchée pour rendre
correctement compte de la nature des relations actuelles entre science,
technologie et société. Sans l'abandonner, il faut l'étoffer quelque
peu. Car, nous l'avons mentionné déjà, notre compréhension des rapports
STS a subi des changements majeurs au cours du XXe siècle. Pour
deux raisons évidentes : d'abord l'évolution de la société, devenue,
en partie grâce à la technique, d'une très grande complexité. Ensuite,
à cause de la naissance même de la technologie, qui impose une nouvelle
vision des rapports entre science et technique, mais aussi, on le
verra, entre elles deux et la société.
Qu'est-ce donc alors que la technologie ? Comment
la définir ? Et qu'est-ce exactement qui la différencie de la technique
au sens courant du terme ?
Essayons d'éclairer quelque peu ces questions,
nettement plus ardues. Le terme technologie nous vient de
l'anglais. De nos jours, par contamination linguistique, beaucoup
de gens l'emploient comme synonyme de technique. Mais à notre
avis, il y a avantage à maintenir la distinction. Lorsqu'il est
apparu en français, le terme technologie signifiait simplement
une étude raisonnée de la technique, un domaine de recherche qui
la prenait comme objet et étudiait entre autres les moyens les plus
efficaces de la mettre en œuvre. Ce sens s'est conservé et il est
encore utilisé aujourd'hui. Mais peu à peu, à mesure que progressait
le XXe siècle, une autre acception du terme, nouvelle et importante,
en a considérablement élargi la portée. Pour la saisir correctement,
revenons brièvement aux années 1900, peu avant la Première Guerre
mondiale. L'aviation avait alors commencé à se développer. Dès 1897,
le Français Ader avait fait voler sur quelques mètres un premier
appareil, l'Avion (7) et, six ans plus tard
à peine, à Kitty Hawk en Caroline du Nord, les frères Wright, avec
un tout autre type de mécanisme, quittaient eux aussi le sol sur
une courte distance. Bref, l'avenir s'annonçait prometteur. Cependant,
malgré l'audace des précurseurs et la curiosité du public qui y
voyait la possibilité de réaliser un vieux rêve de l'humanité, les
progrès de l'aéronautique demeuraient très lents. Ce qui a tout
changé, ce sont les années 1914-1918. Les chancelleries et l'armée
ont en effet compris que cette nouvelle invention pouvait donner
un avantage décisif à une nation en guerre (8).
En fait, dès 1909, peu après que Blériot eût traversé la Manche
en solitaire, le général Brun, alors ministre de la Guerre dans
le gouvernement français, avait déjà commandé des appareils pour
l'armée (9). Et, grâce au premier conflit mondial,
les améliorations se sont succédées à un rythme foudroyant. L'aviation
cesse alors d'être une simple invention parmi d'autres pour devenir
un exemple de technologie à part entière. Qu'est-ce à dire ? Une
technologie suppose tout d'abord une action concertée, souvent des
hommes d'État et du pouvoir militaire, en vue d'un développement
méthodique. Ainsi, l'avion devient vite utile pour l'observation
des troupes ennemies et la reconnaissance des positions, puis pour
l'attaque - ce qui mène à la naissance du bombardier et, en contrepartie,
de la défense antiaérienne, la DCA. Une industrie lourde s'organise,
de sorte que, en quatre ans à peine, la flotte française passe de
200 à 3 500 appareils. Ensuite, une technologie s'approprie un ensemble
de techniques mises à sa disposition et les intègre progressivement,
par exemple, dans le cas du nouvel appareil, la mitrailleuse, à
l'origine montée sur les tourelles, ensuite un système de synchronisation
avec l'hélice (10), etc. Elle fait enfin volontairement
et systématiquement appel aux connaissances scientifiques modernes,
par exemple, dans le cas qui nous occupe, celles sur la mécanique
des fluides et la résistance de l'air (11). Développement
méthodique, mariage de nombreuses techniques et utilisation des
connaissances scientifiques, ce sont là des ingrédients suffisants
pour parler d'un nouveau phénomène, de technologie. Dans
le cas de l'aviation, c'est le conflit mondial qui a ainsi fait
passer une technique prometteuse à un tout autre niveau, mais ce
n'est pas toujours le cas. Par exemple, on peut certes considérer
la naissance du chemin de fer et de l'automobile au XIXe siècle
comme d'authentiques exemples de technologie, mais ce n'est pas
la guerre qui a mené à leur exploitation méthodique. Cependant,
il y a eu là aussi concertation des entreprises et de l'État : dans
le cas du chemin de fer, en Angleterre dans la première moitié du
XIXe siècle, par le biais de la première Révolution industrielle,
et dans le second cas, celui de l'automobile en Allemagne dans la
seconde moitié du XIXe siècle, par ce qu'on pourrait appeler la
seconde Révolution industrielle (celle qui a mené au raffinage de
l'essence et au moteur à explosion). Réservons le terme pour un
type de création particulière marquée par une série de facteurs
très spécifiques. Leur liste exacte ne fera sans doute jamais l'unanimité,
mais on peut considérer, me semble-t-il, les trois déjà identifiés
comme assez significatifs. Appelons par conséquent technologie
un système constitué d'un ensemble de techniques simples nécessaires
à son fonctionnement et qu'il intègre efficacement (12),
qui incorpore en outre des connaissances scientifiques (13),
et qui, enfin, est méthodiquement développé, que ce soit par les
gouvernements, les entreprises ou l'armée (14).
Prise en ce sens, la technologie constitue une nouvelle étape dans
la longue histoire des techniques. Elle ne naît véritablement qu'au
XIXe siècle, et c'est au XXe qu'elle explose littéralement, marquant
profondément notre époque. Essayons à présent de voir en quel sens
précisément.
L'exemple de la bombe atomique et du Projet Manhattan
La première moitié du XXe siècle a engendré une
véritable floraison technologique : aviation militaire, char d'assaut,
sous-marin, radar, radio, télévision, avion à réaction, ordinateur,
fusée, tissus synthétiques, automates domestiques, etc., la liste
est presque interminable. Mais l'une de ces inventions se détache
des autres à cause de sa force de suggestion, de sa capacité à frapper
les esprits et à susciter des images de puissance illimitée. Il
s'agit évidemment de la bombe atomique. Pourquoi cet exemple spécifique
? Ce qui s'était passé durant la Première Guerre mondiale avec l'aviation
s'est reproduit, mais sur une échelle beaucoup plus vaste encore,
lors de la Deuxième. En fait, on pourrait presque dire que 1914-18
fut une répétition générale avant la représentation de la pièce
véritable. Et la technologie elle-même a changé d'échelle. En effet,
la bombe atomique est une arme. Mais c'est surtout un haut fait
technologique et scientifique qui a amené une étape supplémentaire
dans leur développement mutuel. En fait, la maîtrise de l'énergie
atomique a profondément transformé l'évolution des connaissances,
comme aussi la façon de mener la guerre et, on va le constater,
la société elle-même (15).
On se souvient des événements qui ont mené à sa
création. En 1938, Hahn et Strassmann découvrent la fission nucléaire.
Peu après, Meitner et Frisch en font la théorie et, dès 1939, Frédéric
Joliot-Curie prouve expérimentalement qu'une réaction en chaîne
est possible à partir du dégagement des neutrons. En juillet de
la même année, Léo Szilard, exilé hongrois d'origine juive et physicien
de renom, rédige en collaboration avec Teller et Wigner une lettre
au président Roosevelt. Il y affirme que ces travaux récents montrent
qu'une nouvelle forme d'énergie exceptionnellement puissante pourrait
sans doute être tirée de la matière fissile. Il le prie instamment
de mettre sur pied un groupe de travail qui pourrait étudier et,
éventuellement, matérialiser cette possibilité. Afin de donner de
la crédibilité à sa lettre, il la fait signer par Einstein en personne,
avec qui il est lié depuis plusieurs années déjà. Dès le mois d'octobre,
l'administration américaine met sur pied un Comité consultatif de
l'uranium, lequel se penchera sur la question. Durant les deux années
qui suivent, Szilard et Fermi vont ainsi travailler à la mise au
point d'une pile à uranium-graphite. Le 16 décembre 1941, neuf jours
à peine après Pearl Harbour, le Top Policy Group, qui comprend le
président américain lui-même, décide d'arrêter les travaux sur la
recherche civile pour concentrer toutes les ressources sur la production
d'une bombe basée sur la libération de l'énergie nucléaire. C'est
alors que les États-Unis vont se lancer dans le plus ambitieux projet
scientifique et technologique de l'histoire. Le nom de code de cette
entreprise sans précédent sera le Projet Manhattan. Elle
s'étendra sur près de quatre années, pendant lesquelles les forces
vives de la nation seront mises à contribution. Pour donner une
idée de l'ampleur des travaux, rappelons que, selon P. Radvanyi
et M. Bordry (16), en 1945, « l'activité
nucléaire atteindra un volume similaire à celui de toute l'industrie
de l'automobile américaine à la même époque ». Après
quarante-trois mois de recherches et d'essais, le 16 juillet 1945,
une première explosion avait lieu à Alamogordo, dans le désert du
Nouveau-Mexique. C'est alors qu'Oppenheimer, directeur scientifique
du projet, prononça sa fameuse phrase : « Scientists
have sinned ». À l'ombre de ce terrible présage, l'ère
atomique venait brutalement de s'ouvrir.
Lorsqu'on examine le déroulement de cette opération,
on peut dire que les trois caractéristiques habituelles de la technologie
y sont présentes, mais sur une échelle jamais atteinte auparavant
dans l'histoire humaine. On estime que le nombre de personnes impliquées
dans le projet Manhattan a avoisiné les 140 000 (17).
De plus, les connaissances scientifiques nécessaires étaient d'un
niveau exceptionnellement élevé. Enfin, les Américains avaient mis
sur pied, à Los Alamos au Nouveau-Mexique, une ville entière, à
la fois entreprise et laboratoire de recherche fondamentale et industrielle,
destinée à la réalisation du projet. Tout cela est déjà remarquable.
Mais en plus de l'échelle qui, bien qu'elle soit proprement stupéfiante,
relève du domaine purement quantitatif, on doit noter une nouveauté
qualitative importante qui, indépendamment des résultats ou des
retombées que provoqua la réalisation de la bombe, en fait une date
clé dans l'histoire des connaissances ou des techniques, voire dans
l'histoire humaine. C'est que non seulement on fit appel à des techniciens
pour développer et appliquer les connaissances scientifiques, comme
cela avait été le cas pour l'automobile, l'aviation et les technologies
antérieures, non seulement des employés de l'État ou des entreprises
travaillèrent-ils là encore à son développement systématique, mais,
pour la toute première fois, la science universitaire offrit d'un
seul bloc son étroite collaboration. En fait, on conscrit la crème
des savants du siècle et ils formèrent la plus formidable équipe
de cerveaux jamais réunie. À telle enseigne qu'à un moment ou à
un autre, Szilard, Fermi, Oppenheimer, Teller, Wigner, Lawrence,
Compton, Bethe, Feynman, Bohr, Chadwick, Von Neumann, Weiskopf,
Urey, et j'en passe, bref, une partie appréciable du gratin mondial
dans le domaine de la physique ou même des mathématiques et de la
chimie, fut associée aux travaux. Ce fut en somme à la fois un changement
d'échelle et une mutation qualitative. C'est pourquoi on a parlé
à ce propos de l'acte de naissance de la « Big Science »
Les changements apportés aux relations STS
Évidemment, une telle entreprise ne pouvait qu'entraîner
de multiples conséquences et le visage de la science, autant que
ses rapports avec la technologie ou la société, en fut modifié de
façon profonde et durable. En fait, on peut identifier au moins
quatre changements majeurs apportés aux rapports STS par l'entrée
en scène de la « Big Science ».
Premièrement, le Projet Manhattan a complètement
bouleversé les rapports entre la science et la technique. Si l'on
excepte quelques grands esprits comme Hawking, une chose telle que
la pensée pure a-t-elle encore quelque poids aujourd'hui ? Ou l'ancienne
raison théorique n'est-elle pas devenue essentiellement instrumentale
? En tout cas, science et technique sont à présent difficilement
séparables et on parle avec raison de technoscience. Il y a là un
mouvement analogue à celui qui a mené au XIXe siècle à l'apparition
de la technologie. Celle-ci a peu à peu abandonné l'image classique
de la technique comme simple application de la science. De nos jours,
plutôt qu'à la science fondamentale, son développement est dû davantage
à un facteur endogène comme l'ingénierie ou encore à des facteurs
exogènes comme l'économie, la recherche militaire, voire la politique.
De façon analogue, peut-on dire, la technoscience laisse derrière
elle la conception classique de la science expérimentale. En fait,
la science est entrée dans une ère nouvelle et un régime STS inédit
s'est installé. Autrefois, le savant faisait progresser les connaissances
théoriques et ces avancées entraînaient ensuite d'éventuelles applications
pratiques. C'était l'âge béni de la neutralité scientifique et de
ses retombées bénéfiques. Présentement, la technique précède au
contraire la science ou se développe en parallèle, la plupart du
temps indépendamment d'elle. Beaucoup de chercheurs croient même
que, plus que jamais, elle est autonome, évoluant selon sa rationalité
propre et échappant par conséquent au contrôle de l'être humain.
C'est la thèse dite du technicisme, laquelle est un retour, sous
un autre mode, à la conception bergsonienne. C'est dans un tel contexte
qu'il faut situer l'extension massive du mouvement dit de recherche-développement
(R&D), c'est-à-dire de la technologie qui pousse au progrès de la
théorie dans le but avoué d'accompagner sa propre croissance. C'est
ainsi que des hypothèses neuves émergent des applications. Un bon
exemple est la théorie du chaos, née de l'utilisation de l'informatique.
Sans l'ordinateur et la possibilité de modéliser les systèmes sensibles
aux conditions initiales, jamais elle n'aurait pu voir le jour (18).
En second lieu, on peut dire que le Projet Manhattan
a déterminé le sort de la science moderne au sens où il lui a servi
de modèle. Depuis, les grands projets technoscientifiques suivent
à peu de choses près la voie qu'il a tracée. La conquête de l'espace
par exemple, une autre illustration majeure de la « Big
Science » contemporaine, a mêlé indissolublement objectifs
politiques, science fondamentale, technologie, ingénierie, armement
et considérations géostratégiques (19). On peut
même dire que, dans la plupart des cas, de tels liens vont aujourd'hui
de soi et ils sont visibles dans tous les grands projets en cours,
celui des biotechnologies n'étant que le dernier en date à les rendre
manifestes (20). C'est d'ailleurs pour décrire
cette nouvelle réalité qu'Eisenhower avait forgé à l'époque la fameuse
expression de « complexe militaro-industriel »,
laquelle a fait fortune. Encore une fois, l'informatique peut servir
d'illustration. L'ordinateur n'est-il pas né avec la Seconde Guerre
mondiale (21), tandis qu'Internet voyait le jour
dans le contexte de la guerre froide (22) ?
Troisièmement, le Projet Manhattan a amené une
évolution majeure de la société. Il a accéléré la fin de la Seconde
Guerre (23) et, en ouvrant l'ère atomique, il
a imposé, grâce à la dissuasion nucléaire, un équilibre de la Terreur
sur lequel s'est ensuite appuyée la guerre froide. C'est ce que
le sigle anglais M.A.D., la Mutual Assured Destruction, traduit
fort bien. J'affirmais ci-dessus que la Première Guerre avait servi
de répétition générale pour la Seconde. On peut en voir un symbole
éloquent dans le fait suivant. C'est l'aviation, développée durant
le premier conflit, qui a rendu possible la destruction massive
des populations civiles. Et c'est encore elle qu'on a utilisée pour
larguer la bombe, fine pointe de l'avancement technoscientifique,
et raser les villes d'Hiroshima et Nagasaki. Dans le passé, la technique
avait toujours influencé le devenir des sociétés, mais elle se limitait
à certains domaines plus spécifiques. C'était par exemple le cas,
en économie, du secteur de la production, largement développé depuis
la Révolution industrielle. Aujourd'hui, elle est au contraire devenue
un facteur majeur d'évolution des mentalités parce que la technoscience
crée un environnement artificiel qui se superpose à l'univers social.
En brouillant la frontière entre recherche civile
et impératifs guerriers, en faisant de la science une institution
parmi d'autres et, à ce titre, une condition de la puissance, non
seulement économique (ce qu'elle était déjà depuis la Révolution
industrielle), mais militaire, la Seconde Guerre a définitivement
fait de la connaissance un instrument au service de la politique
(24). De sorte que, devenues omniprésentes, la
science et la technique envahissent à présent tous les secteurs
de l'activité humaine (25) et créent une puissante
pression de changement. À titre d'exemple, et pour demeurer dans
le champ économique, le secteur tertiaire, celui des biens et services,
fait maintenant l'objet d'une frénésie technologique attribuable
en grande partie à l'informatisation. Certains évoquent même à ce
propos une Troisième Révolution industrielle, au sens où, traditionnellement,
la technique servait à entrer en relation avec la nature, alors
qu'aujourd'hui, grâce aux moyens de communication, elle permet aussi
d'entrer en contact avec les autres humains, sans évidemment se
limiter au domaine économique. Cette impulsion occasionnée par l'univers
technoscientifique est aussi particulièrement évidente dans les
sociétés non industrialisées où la pression exercée par l'arrivée
des techniques occidentales affecte en profondeur les valeurs et
les mentalités. C'est ce que le philosophe Jean Ladrière appelle
les «effets de déstructuration » (26)
. Par exemple, l'adoption de la motoneige par les Inuits a rapidement
mené à l'abandon du traîneau à chien et a complètement modifié les
techniques traditionnelles de chasse, entraînant du même coup un
choix difficile entre le maintien des traditions ou l'adoption d'un
mode de vie étranger à cette culture. Et la situation n'est pas
très différente dans les sociétés capitalistes avancées. On sait
le rôle joué depuis deux siècles par la machine dans le domaine
économique : l'industrialisation tend à remplacer les travailleurs
manuels et à déplacer la structure des emplois du secteur primaire
vers les secteurs secondaire et tertiaire. Ce mouvement, bien connu
et souvent analysé par les économistes et les sociologues, se poursuit
aujourd'hui dans de nombreux domaines, dont les secteurs forestier
ou des pêcheries. En pareille matière et bien qu'on en parle moins,
le champ social n'est pourtant pas en reste. Après la guerre, par
exemple, alors que les usines américaines tournaient à plein régime,
l'usage généralisé de l'automobile, devenue un véritable mythe (27),
a entraîné une modification majeure du tissu urbain, favorisant
l'étalement des villes et la création des banlieues.
Enfin, quatrième et dernière conséquence majeure,
l'entrée dans l'ère atomique a complètement bouleversé les rapports
entre la société et la science. La perception de celle-ci, et par
voie de conséquence, du scientifique lui-même, s'en est trouvée
transformée en profondeur. Le déchaînement de l'énergie atomique
a sidéré les hommes, qui, comme toujours, se sont inclinés devant
la puissance. Ayant perdu son innocence traditionnelle (songeons
une fois encore au terrible mot d'Oppenheimer), la science est devenue
mana pour une partie du public, et son image a cristallisé
une forme d'ambivalence habituelle dans ce genre de situation, c'est-à-dire
à la fois une admiration sans borne et une crainte superstitieuse.
Une telle admiration a entre autres généré un idéal discutable,
celui de la technocratie liée à l'extension de la R&D - après tout,
se disent certains, nous vivons sous le règne du spécialiste et
de son expertise. Dans un tel contexte s'est accrue l'importance
de la transmission de l'information aux profanes, c'est-à-dire la
vulgarisation (28). À cet aspect positif (du moins
pour certains), il faut cependant adjoindre la dimension négative
de l'ambivalence, c'est-à-dire la crainte devant ce qui nous dépasse.
L'après-guerre a ainsi vu se répandre le mythe du savant fou et
de la science déboussolée. Son exploitation massive par la culture
populaire (entre autres la bande dessinée, la science-fiction et
le cinéma (29)) n'a évidemment pas tardé.
* * *
Ce double visage de la technoscience, alternativement
bienveillante ou malveillante, traduit la distance qui s'est établie
dans l'esprit du public entre ses capacités prodigieuses et la vague
compréhension qu'il en possède. D'où l'importance d'une solide culture
scientifique, que ce soit pour l'homme de la rue ou le futur expert.
En ce sens, il faut se féliciter de l'inclusion dans le programme
collégial Sciences de la nature de nombreux objectifs destinés
à développer une réflexion approfondie sur la grandeur, mais aussi
les limites de la science et de la technologie. J'ai proposé de
mener une telle réflexion sur trois plans, l'épistémologie, l'histoire
et la sociologie des sciences ainsi que les rapports STS, qui ont
chacun fait l'objet d'un texte destiné au site du Saut quantique.
Par sa brève analyse, « Science, technologie et société »
a voulu prendre spécialement en considération les objectifs 9 et
11 du nouveau programme collégial et clore ainsi le cycle. Comme
les deux textes précédents, il vise à jeter un peu de lumière sur
un débat vaste et difficile qui nous concerne tous, qu'on le veuille
ou non. Car l'irruption massive de la technologie et de la technoscience
sur la scène de nos sociétés en a changé durablement le visage.
Aussi ces trois niveaux, distincts mais complémentaires, constituent-ils
à mon humble avis les volets souhaitables d'une culture scientifique
entendue en un sens large. Seule leur conjonction étroite est apte
à proposer une image d'ensemble de phénomènes aussi complexes et,
en dernière analyse, à en prendre la mesure.
Notes
(1) Pour circonscrire quelque peu la discussion,
nous entendrons surtout ici technique au sens restreint,
c'est-à-dire comme objet fabriqué par l'homme aux fins d'agir sur
la nature ou de la comprendre. À titre d'illustration, songeons
aux outils, aux armes ou aux instruments destinés à satisfaire les
besoins humains. Mais il est évident que le mot a aussi un sens
beaucoup plus étendu, et il s'applique également aux connaissances
et aux procédés contrôlés et mis en œuvre pour obtenir un résultat,
même si ceux-ci n'aboutissent pas forcément à une création matérielle
ou instrumentale. Développé par l'homme dès le néolithique, l'élevage
est par exemple l'un des plus importants moyens par lesquels il
a assuré sa survie. C'est incontestablement une technique au sens
large du terme, puisqu'il satisfait des besoins fondamentaux - alimentation,
vêtement, etc. - et est réductible à des connaissances empiriques
et à des processus déterminés, c'est-à-dire à un ensemble d'opérations
successives et transmissibles. Malgré quoi on s'accordera sans doute
pour dire que, contrairement à l'agriculture, qui naît à la même
époque, l'élevage ne donne naissance à aucun instrument ou outil
précis (à moins de considérer l'animal lui-même comme un instrument
servant à la satisfaction du besoin humain, mais c'est là une extension
sémantique assez discutable). Je ne conteste pas que cette acception
plus large du mot technique soit elle aussi tout à fait légitime.
Cependant, tout en n'étant jamais vraiment absente des pages qui
suivent, elle n'y sera pas évoquée directement et on limitera surtout
le propos au sens restreint du terme.
(2) Un exemple récent et remarquable de cet accès
à de nouveaux univers grâce à la technique s'est produit lors de
l'invention de l'ordinateur. Par ses capacités de calcul, mais aussi
de mise en images, il rend possible une modélisation extensive de
divers phénomènes évanescents, par exemple la prévision météorologique.
Comme la science a toujours été un processus de rationalisation
du réel, l'ordinateur ouvre ainsi de nouvelles possibilités de compréhension
et modifie en profondeur les rapports entre théorie et pratique.
(Voir à ce propos le n° 53 des Cahiers de Science & Vie,
oct. 1999, intitulé Comment l'ordinateur transforme les sciences.)
(3) En réalité, on trouve ici et là dans le passé
des périodes où un tel mariage était déjà pratiqué. Par exemple,
à l'époque hellénistique, certains combinaient sur une base régulière
théorie et expérimentation. Songeons par exemple aux œuvres d'Archimède,
d'Ératosthène, d'Archytas de Tarente, de Héron d'Alexandrie, et
de tant d'autres éminents scientifiques de l'époque. Cependant,
ces grands esprits semblent avoir constitué des exceptions.
(4) C'est ce que, dans les traités de mécanique
ancienne, on appelait les « machines simples ».
Les Grecs en avaient identifié cinq : outre la roue et le levier,
il s'agissait de la poulie, du coin et, enfin, de la vis sans fin,
plus récente et que la tradition attribuait à Archimède. Ce fut
leur combinaison dans divers systèmes qui permit de réaliser tous
les grands travaux de l'Antiquité, depuis les pyramides d'Égypte
jusqu'au Parthénon ou au Colisée de Rome.
(5) Notons au passage que l'outil et la machine
ont tous deux fonction d'agir sur le monde. Mais ce qui distingue
la machine de l'outil, c'est sa complexité ; elle est en principe
constituée d'un ensemble de mécanismes simples mis en relation fonctionnelle
: roues, poulies, leviers, ressorts, bielles, chaudières, etc.
(6) Voir à ce propos, dans le texte « Histoire
et pédagogie des sciences », la différence entre
condition nécessaire et condition suffisante.
(7) Ader semble bien être l'inventeur du terme.
(8) Le lien entre les inventions et la guerre est
aussi ancien que l'humanité et, chez les premiers humains, il est
parfois bien difficile de distinguer les simples outils des armes
destinées à la défense du territoire ou à la chasse.
(9) Ader, voulant sans doute mousser la production
de son invention, écrit d'ailleurs la même année un ouvrage intitulé
L'aviation militaire où il s'applique à montrer les possibilités
du nouvel appareil pour la guerre. Voir à ce propos « Ader,
vite débauché par les militaires », Historia, mars-avril
1998, n° spécial sur Les grandes inventions qui ont changé l'Histoire,
p. 68-72.
(10) Il fallait à tout prix faire en sorte que
les tirs dirigés vers l'avant cessent de frapper les pales…
(11) Nous avons déjà évoqué l'apparition de l'ordinateur.
Dans le même esprit, faut-il rappeler les liens entre cette naissance
et la théorie de l'information de Von Neumann ou, aujourd'hui, les
développements concomitants de l'intelligence artificielle et des
sciences cognitives ?
(12) Il est donc, comme l'indique d'ailleurs son
vocable, en lien direct avec la technique.
(13) Par ce biais, on rejoint le sens originel
du terme issu de l'anglais, puisqu'une telle inclusion suppose une
réflexion approfondie sur la technologie en question.
(14) Ce qui suppose évidemment la création de vastes
laboratoires, industriels ou militaires, lesquels apparaissent à
la fin du XIXe siècle, et vont peu à peu se substituer aux laboratoire
universitaires ou privés. Voir à ce propos le n° 51 des Cahiers
de Science & Vie consacré aux Premier grands laboratoires,
juin 1999.
(15) Cette appréciation théorique ne s'accompagne
évidemment en aucun cas d'une valorisation éthique…
(16) « Les multiples chemins d'un projet
démesuré », dans Le Projet Manhattan, Cahiers
de Science et Vie, n° 7, fév. 1992, p. 34. Je signale que cette
livraison, exclusivement consacrée à ce sujet, est une véritable
mine de renseignements concernant ce projet démesuré.
(17) Le Projet Manhattan, ibid.
(18) On sait que c'est en travaillant avec son
Royal McBee sur les prévisions météorologiques que Lorenz a pu,
tout à fait par hasard, jeter les bases de cette nouvelle approche
qui, au-delà du très médiatique « effet papillon »,
s'est maintenant répandue dans presque toutes les branches du savoir.
Voir à ce propos, « Quelques
éléments de la théorie du chaos », et « Études
des populations - Un exemple de chaos déterministe »
de Philippe Etchecopar.
(19) Il va sans dire que les grands projets actuels
liés plus ou moins directement à la conquête spatiale suivent eux
aussi un chemin analogue, qu'il s'agisse de la Guerre des étoiles
ou de la station spatiale internationale.
(20) La nature, matière inerte, était déjà depuis
deux siècles objet d'industrialisation. La matière vivante, et éventuellement
la nature humaine, est en voie de suivre le même chemin, avec toutes
les conséquences que cela risque d'entraîner.
(21) Sur le contexte qui a mené à cette naissance,
voir Qui a inventé l'ordinateur ?, Cahiers de Science
& Vie, n° 36, déc. 1996.
(22) C'est pour protéger le système de défense
américain contre une éventuelle attaque soviétique que l'on procéda
aux premières mises en réseau des ordinateurs. Sur les étroits rapports
contemporains entre technique, guerre et politique, voir les travaux
de Paul Virilio, par exemple Vitesse et politique (Paris,
Galilée, 1977), lequel, parmi ses ouvrages écrits dans un style
souvent hermétique et rébarbatif, est peut-être le plus accessible.
(23) Cependant, signalons-le, la légitimité de
l'utilisation de l'arme atomique sur le Japon a été souvent contestée.
(24) Comme l'affirment à qui mieux mieux les patrons
actuels, qui ont adapté cette prise de conscience à l'ère postmoderne,
« l'information, c'est le pouvoir ! »
(25) Ce qui, étant donné la complexité des relations
actuelles, occasionne parfois des retombées sociales tout à fait
inattendues. Un bon exemple en est le téflon découvert en 1939 par
Roy Plunkett dans le cadre de son travail à l'emploi de la compagnie
américaine Du Pont. C'est en entendant parler des propriétés remarquables
de ce nouveau matériau que le général Groves, administrateur responsable
du Projet Manhattan, en ordonna la fabrication sur une large échelle.
Le téflon s'avérait en effet fort utile pour la protection des systèmes
d'extraction des matières fissiles, qui étaient soumis à des réactions
hautement corrosives. C'est beaucoup plus tard seulement que cet
étonnant matériau fut utilisé en médecine et pour les ustensiles
de cuisine. Pour un récit détaillé de cette découverte et de ses
nombreuses applications ultérieures, voir Jean-René Roy, Les
héritiers de Prométhée, Québec, PUL, 1998, p. 22 sq.
(26) Jean Ladrière, Les enjeux de la
rationalité - Le défi de la science et de la technologie aux cultures,
Montréal, Liber, 2001, chap. 4, pp. 85-104.
(27) L'émergence de l'adolescence sur la scène
sociale ou comme marché cible pour les entreprises n'a-t-elle pas
été fortement favorisée par l'idéologie de la bagnole ?
(28) Dont les exigences sont si astreignantes qu'elles
finissent parfois par dévorer certains des chercheurs qui y cèdent.
Ils sont alors littéralement happés par la frénésie médiatique et
cessent toute recherche. Ces dernières années, le domaine francophone
en a vu deux exemples malheureux : Hubert Reeves et Albert Jacquard.
Heureusement, l'importance d'une vulgarisation de qualité compense
sans aucun doute de telles pertes…
(29) On sait à quel point Hollywood en a entre
autres fait ses choux gras, transformant le thème en véritable filon…
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