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Sommaire
Une histoire moins interne qu'il
n'y paraît
Mais alors, la linéarité et le progrès ?
Quelques conséquences sur l'histoire
et la pédagogie des sciences
Pourquoi faire de l'histoire dans les cours
de sciences ?
Brève bibliographie commentée
Histoire des sciences et pédagogie
(Jean-Claude
Simard, professeur de philosophie, Cégep de Rimouski,
version PDF)
Auparavant, les différentes disciplines collégiales
de science n'avaient guère à tenir compte de la dimension historique
dans leur enseignement et, quand elles le faisaient, c'était souvent
de manière assez anecdotique. Une telle attitude n'est évidemment
plus possible. En effet, deux au moins des objectifs du nouveau
programme de sciences de la nature touchent directement des éléments
relatifs à l'histoire des diverses disciplines dont on enseigne
les bases. Il s'agit des objectifs 9 (« Établir des liens
entre la science, la technologie et l'évolution de la société »)
et 11 (« Situer le contexte d'émergence et d'élaboration
des concepts scientifiques »). C'est dans le cadre d'un
souci récent pour la culture scientifique qu'on doit analyser de
telles nouveautés pédagogiques et disciplinaires. L'examen de telles
questions devient donc d'autant plus pertinent que notre compréhension
de l'histoire des sciences a elle-même subi des changements importants
au cours du siècle qui vient de s'achever, entraînant des modifications
significatives dans notre conception de leur genèse comme de leur
développement.
* * *
La version habituelle de l'histoire des sciences
en présente le cours comme linéaire, cumulatif et interne. Interne
au sens où ce développement s'expliquerait d'abord et avant tout
par des facteurs propres à la pratique scientifique elle-même ainsi
qu'à sa démarche spécifique : observation d'un fait nouveau ou encore
problème inédit, élaboration d'une hypothèse explicative, expérimentation,
analyse des résultats, infirmation ou confirmation de l'hypothèse
et, enfin, découverte, plus ou moins inattendue. Il serait ensuite
cumulatif au sens où il faudrait voir cette histoire comme un ajout
incessant de connaissances nouvelles à valeur explicative de plus
en plus étendue. De sorte que l'on se rapprocherait peu à peu d'une
compréhension complète de la nature et de ses mystères. Enfin, on
prétend ce développement linéaire au sens où il s'agirait d'un progrès
soutenu où le passé serait garant de l'avenir. De sorte que le tableau
plus ou moins conscient résultant de la combinaison de ces trois
présupposés implicites, cumul méthodique, linéarité spontanée et
internalisme, ferait des notions abordées en classe des théories
cohérentes, quasi définitives, découvertes et vérifiées plus ou
moins récemment grâce au progrès régulier des connaissances positives.
Dans une telle perspective, l'édifice des sciences serait inachevé,
certes, mais difficilement discutable et sans failles notables.
Assez classique, ce schéma plus ou moins conscient, sans avoir été
complètement écarté, a été passablement mis à mal au XXe siècle.
Nous essaierons ici de voir brièvement pourquoi et en quel sens,
afin d'obtenir une compréhension un peu plus nuancée du développement
des sciences, un atout significatif pour tout enseignant de ces
disciplines.
Une histoire moins interne qu'il n'y paraît
Dans Experience and Prediction (Chicago,
1938), ouvrage qui connut à l'époque un certain retentissement,
Hans Reichenbach (1) proposait une notion
importante pour la pédagogie et l'histoire des sciences. Il s'agit
de la fameuse distinction entre contexte de découverte et contexte
de justification (2). Le contexte de justification,
c'est la façon dont on expose après coup les résultats scientifiques.
Les différentes matières sont alors abordées comme une somme de
résultats à peu près intangibles dont il s'agit de saisir la logique
immanente, tandis que le cours des diverses sciences est pour sa
part enseigné comme une accumulation progressive et orientée de
faits, lois ou théories acquis grâce à l'application d'une méthode
rigoureuse.
Cette façon de présenter les choses se réduit à
la prise en considération des facteurs que l'on appelle habituellement
cognitifs. C'est bien sûr la base de tous les manuels. Elle
est légitime dans la mesure où elle exerce l'esprit analytique et
permet en outre un apprentissage rigoureux et, partant, efficace.
Cependant, elle pose problème lorsqu'on prétend en faire la source
d'un enseignement faisant appel à l'histoire des sciences, car c'est
rarement ainsi que s'opèrent réellement les percées dans ce domaine.
Bien différent, le contexte de découverte est en fait beaucoup plus
complexe, moins linéaire et normé et, de plus, tissé, on le verra,
d'interprétations a posteriori. Qu'en est-il des conditions
générales dans lesquelles a baigné le travail du savant (3)?
Comment prendre en considération les débats et les querelles, les
incertitudes et les hésitations, voire les gaffes et les erreurs
qui ont marqué le cheminement vers telle ou telle théorie ? (L'évolution
des sciences est-elle toujours vraiment un passage de l'erreur qui
a précédé la découverte à la vérité qui l'accompagne comme une soudaine
illumination éclairant la nuit antérieure ?) Que retenir du contexte
général d'une époque passée et de ses enjeux majeurs ? Envisagé
sous ce nouvel éclairage, le processus de production des connaissances
scientifiques acquiert évidemment un visage bien différent et beaucoup
plus ouvert…
Avant toute chose, il faut d'abord reconnaître
que les sciences ont une histoire, au sens où les facteurs non cognitifs
influent sur le travail du scientifique et peuvent même être déterminants
pour d'éventuelles découvertes. Autrement dit, ce n'est pas seulement
la méthode qui permet d'expliquer la production des résultats scientifiques.
En fait, celle-ci constitue certes une formation essentielle pour
l'esprit et un mode d'exposition pédagogique hors pair, mais elle
explique rarement l'apparition des connaissances elles-mêmes. Dans
une telle optique, le développement des sciences n'est évidemment
plus seulement interne puisqu'il s'explique parfois par des aspects
qui n'ont que bien peu en commun avec la logique de la découverte
elle-même : facteurs religieux, philosophiques, sociaux, politiques
et militaires, évidemment (4), mais aussi
contexte de travail, voire idéologies de l'époque ou encore histoire
personnelle et psychologie du chercheur lui-même. Et on peut analyser
ces facteurs de deux façons très différentes selon la polarité qu'on
leur reconnaît. Traditionnellement, on avait tendance à les percevoir
négativement, c'est-à-dire qu'on les voyait comme des écueils dans
l'acquisition d'une attitude neutre et impartiale, la seule apte
à favoriser l'obtention de résultats objectifs. Cette vision des
déterminants non cognitifs est par exemple celle de Bachelard dans
La formation de l'esprit scientifique - Contribution à une psychanalyse
de la connaissance objective (1938). Pour lui, ce sont là les
fameux « obstacles épistémologiques », c'est-à-dire
les facteurs inconscients qui nuisent à l'appréhension des concepts
ou à l'atteinte de l'objectivité nécessaire à la pratique scientifique.
Il faut être en mesure de les surmonter si on veut contribuer à
l'avancement des connaissances. Plus récente, la seconde façon d'envisager
ces divers facteurs, l'approche externaliste, est fort différente.
Elle a plutôt tendance à les voir comme des dimensions incontournables
de l'être humain ou de la société dans laquelle il évolue, de sorte
que la recherche de neutralité et d'impartialité devient un idéal
inaccessible et l'objectivité complète une impossibilité pratique,
pour ne pas dire une douce lubie ou même un leurre. Cette approche
a été beaucoup exploitée depuis quelque temps par une discipline
que l'on appelle la sociologie des sciences. Celle-ci prétend analyser
le travail scientifique dans une optique sociale, entendue en un
sens très large. Cette discipline remonte en fait à Auguste Comte,
fondateur de la sociologie, mais c'est dans la seconde moitié du
XXe siècle seulement que des chercheurs importants lui ont octroyé
ses titres de noblesse (5). Négligée pendant
quelques décennies, elle venait en effet d'être puissamment renouvelée
par le célèbre ouvrage de Thomas Kuhn, La structure des révolutions
scientifiques (1962). On sait en effet que cet ouvrage a complètement
transformé l'histoire des sciences en mettant l'accent sur les révolutions
qui y provoquent des changements en profondeur et en proposant,
par ailleurs pour les analyser, les riches notions de paradigme,
« science normale » et anomalies (6).
C'est actuellement l'effervescence dans ce secteur de recherche
et, pour le domaine francophone, son principal représentant est
Bruno Latour, qui s'interroge de manière régulière sur la science
comme activité institutionnelle à l'intérieur du monde moderne.
Dans cette veine, on se penchera sur la communauté scientifique
et ses règles, le travail en laboratoire, les paradigmes inconscients
qui structurent les mentalités, les normes qui régissent les publications
scientifiques ou encore les raisons pour lesquelles les cas de fraude
scientifique abondent. En somme, si l'on prend au sérieux la distinction
entre contexte de découverte et contexte de justification ainsi
que les résultats étonnants de cette sociologie décapante (7),
on peut dire qu'en histoire des sciences, aucune démarcation tranchée
ne sépare efficacement le bon grain de l'ivraie, puisque court,
sous l'ensemble des travaux, une continuité souterraine qui trouve
rarement son fondement dans la logique même de la recherche. En
d'autres termes, et de quelque façon qu'on prenne la chose, des
facteurs externes, c'est-à-dire non cognitifs, y sont toujours et
partout à l'œuvre.
Mais alors, la linéarité et le progrès ?
La perception de l'histoire des sciences s'en trouve
donc profondément modifiée. Et comme elle n'est plus seulement interne,
elle cessera par voie de conséquence d'être platement linéaire ou
cumulative. En fait, il faut la concevoir de manière beaucoup plus
ouverte, puisqu'elle est plus complexe, tissée de lignes de fuite,
de bifurcations, de croisements étonnants, voire de ruptures et
de « chemins qui ne mènent nulle part » (selon
l'expression célèbre d'Heidegger). Dans la conception linéaire de
l'histoire, tout est orienté vers l'avenir. Le passé n'existe qu'en
fonction du présent qui lui est forcément supérieur, comme, suppose-t-on,
le futur transcendera lui-même à son tour le présent. À ce titre,
les époques antérieures ne constituent toujours qu'une anticipation
plus ou moins parfaite de la nôtre, et comme l'histoire y est orientée
en un seul sens, ce qui n'entre pas dans ce cadre prédéfini est
rejeté comme non signifiant. Bref, le temps y est qualifié a
priori. On aboutit ainsi à une dévalorisation du passé assortie
d'une sacralisation du présent et tous les scientifiques des époques
révolues ne seront vus que comme des précurseurs plus ou moins lucides
selon leur éloignement temporel. En conséquence, l'histoire y est
constamment revue et remaniée en fonction des avancées les plus
récentes. C'est ce qu'on a pu appeler la rétrodiction, c'est-à-dire
la prédiction inversée. Évidemment, dans l'optique externaliste,
il faut abandonner cette conception simpliste et trop prévenue,
car elle mène à des erreurs de perspective manifestes. Les recherches
et découvertes du passé ne sont pas seulement des anticipations.
Afin de clarifier quelque peu ce point délicat, examinons rapidement
un exemple simple.
On présente souvent l'astrologie comme l'ancêtre
de l'astronomie, qu'elle aurait préparée et annoncée. Pourtant,
l'astrologie babylonienne, la toute première de l'histoire, n'a
pas grand-chose de commun avec l'astronomie, qui ne fait son apparition
que beaucoup plus tard, chez les penseurs grecs. Elle en diffère
d'abord par le but, qui est essentiellement pratique : le mage babylonien
devait aider à prédire le destin des humains. Ensuite, ses moyens
se limitent à l'observation et au relevé des régularités célestes
dans le but avoué de constituer des tables d'occurrences, ce qu'on
appelait des éphémérides. De plus, il n'y a pas d'objectif théorique,
au sens où on l'entend habituellement. Le caractère et la méthode
de l'astrologie sont donc essentiellement empiriques, puisque l'idée
même de théorisation apparaîtra chez les Grecs seulement (8).
Par ailleurs, une base fondamentale de l'astronomie comme de toute
science de la nature, la notion de « cosmos »
entendu comme univers organisé obéissant à des lois, semble totalement
absente de la pensée des Babyloniens (9).
Alors, au vu de toutes ces différences cruciales, peut-on vraiment
affirmer qu'il y a continuité de l'astrologie à l'astronomie ? La
première anticipe-t-elle vraiment la seconde ? Cela semble bien
difficile à soutenir. En fait, il s'agit sans doute de deux activités
culturelles fondamentalement étrangères l'une à l'autre. De sorte
que la linéarité en histoire des sciences constitue probablement
l'exception plutôt que la règle et, comme le croit Kuhn, les révolutions
y sont monnaie courante. Ainsi, l'histoire des sciences serait la
plupart du temps discontinue, fonctionnant d'abord par ruptures,
et ce serait par un artifice rétrospectif seulement qu'on pourrait
la rendre linéaire et continue. Dans un tel contexte, le progrès,
entendu comme accumulation régulière de connaissances, devient évidemment
assez problématique.
Quelques conséquences sur l'histoire et la pédagogie
des sciences
Si l'on accepte un tel changement d'optique, quelles
en sont les conséquences ? L'orientation a priori de l'histoire
ainsi que le postulat implicite de sa linéarité entraînent aisément
des illusions rétrospectives et des anachronismes qu'une approche
plus soucieuse d'historicité doit savoir dépister. En effet, de
telles erreurs seront peut-être de peu de conséquence au strict
plan pédagogique, où l'on fait surtout appel au contexte de justification.
Mais elles ne constituent pas pour autant des vérités historiques
et leur contexte de découverte se révélera la plupart du temps fort
différent. À titre d'illustration, donnons deux exemples souvent
utilisés au niveau collégial, le premier tiré de l'histoire de la
biologie, le second de celle de la physique.
Il est courant d'opposer en biologie darwinisme
et lamarckisme et aucun manuel ne s'en prive. Ces deux pères fondateurs
de l'évolutionnisme cherchent en effet tous deux à accréditer l'évolution
comme fait empirique, mais ils diffèrent du tout au tout quant à
leur exposition de son mécanisme. Lamarck, explique-t-on, défendait
une conception finaliste de l'histoire du vivant où il y aurait
eu nécessaire croissance de la complexité grâce à une évolution
des individus sous l'action du milieu. L'usage ou le non-usage aurait
modifié les divers organes à un point tel que l'organisme en aurait
été lui-même transformé. Transmissibles au fil du temps, ces modifications
s'additionneraient, faisant ainsi de l'adaptation le moteur de l'évolution
et donnant par voie de conséquence naissance à de nouvelles espèces.
À l'opposé, croit-on, Darwin aurait rejeté cette notion de caractère
acquis par adaptation. Selon lui, les traits évolutifs inédits apparaissent
dès la naissance des individus, grâce à un mécanisme que l'on ignore (10).
Le milieu n'entraîne donc pas de modification adaptative des organismes
et, dans la lutte pour la vie occasionnée par la surnatalité naturelle
des représentants de chaque espèce, son rôle se limite plutôt à
sélectionner les traits qui présentent une valeur évolutive, permettant
la survie des plus aptes. Le moteur de l'évolution serait donc plutôt
la sélection naturelle.
Ce schéma simplifié de l'opposition nette entre
les deux scientifiques n'est pas totalement inapproprié et il s'avère
en outre pédagogiquement utile car il permet d'exposer une incompatibilité
séculaire entre hérédité lamarckienne des caractères acquis, aujourd'hui
abandonnée, et sélection naturelle. Malheureusement, inexact au
strict plan historique, il doit être sérieusement modulé. Quand
on l'adopte sans autre forme de procès, on oublie trop facilement
un aspect important de l'œuvre de Darwin. Dans son maître ouvrage,
L'origine des espèces par voie de sélection naturelle (1859),
on constate en effet qu'il fait régulièrement voisiner les théorisations
« darwiniennes » avec des schémas tout à fait
lamarckiens. En fait, les deux types d'explication y coexistent
allègrement et Darwin n'abandonne pas du tout le schème de l'hérédité
des caractères acquis qui se superpose à sa notion plus neuve de
sélection naturelle. C'est par un jugement rétrospectif (par rétrodiction)
que l'on oblitère cette dimension de son texte séminal. Pourquoi
cela ? C'est que l'énoncé des lois mendéliennes de l'hérédité nous
paraît décisif (11) et, à partir d'elles,
l'on réinterprète l'apport de L'origine des espèces pour n'en retenir
que les éléments annonçant effectivement la théorie moderne de l'évolution,
ce qu'on appelle habituellement aujourd'hui la théorie synthétique (12).
À titre de second exemple, voyons la question du
principe d'inertie, l'un des postulats capitaux de la mécanique
classique. Contrairement à ce que croient beaucoup de professeurs
de physique (et parfois même certains historiens !), la première
formulation explicite de ce principe ne provient pas de Galilée,
même si la chose eût été logique, étant donné ses travaux sur la
vitesse, l'accélération et la chute des corps. Malheureusement,
l'histoire présente rarement une telle cohérence, à moins qu'on
ne la reconstruise a posteriori… En fait, le principe d'inertie
a été énoncé clairement pour la première fois par un philosophe,
et qui plus est, un philosophe méprisé par les physiciens, qui lui
reprochent entre autres sa prétendue absence d'expérimentation et
sa supposée attitude dogmatique. On l'aura deviné, il s'agit de
Descartes, qui le pose clairement dans ses Principes de philosophie
(1644). Comment se fait-il que Galilée, père fondateur de la physique
moderne et créateur de la cinématique, n'ait pas énoncé ce principe,
qu'on lui attribue pourtant dans la plupart des manuels ? Pour une
raison très simple. Galilée s'oppose en effet à la physique qualitative
et spontanée d'Aristote sur à peu près tous les points. Il n'a d'ailleurs
eu de cesse sa vie durant de la critiquer méthodiquement pour la
remplacer par une physique plus moderne, qui soit à la fois mathématique
et expérimentale. Cependant, il croit encore - et c'est d'ailleurs
l'une des rares choses qu'il retient d'Aristote - que le cercle
est le « mouvement naturel » des planètes (13).
Ce qui s'accorde difficilement avec le principe d'inertie qui stipule
qu'un corps quelconque maintiendra indéfiniment son état de repos
ou son mouvement rectiligne uniforme à moins qu'une force extérieure
ne vienne modifier sa trajectoire. Pourquoi attribue-t-on alors
systématiquement le principe d'inertie à Galilée ? Pour de nombreuses
raisons, plus ou moins explicites. Citons-en quelques-unes. Parce
que Galilée s'est approché à plusieurs reprises de la formulation
de ce principe, surtout vers la fin de sa vie, parce qu'il y a continuité
de pensée et de travail manifeste entre lui et Newton (14),
lequel fait de ce principe l'une des bases de la grande synthèse
des Principia mathematica (15),
parce que Descartes n'est pas perçu comme ayant mené des travaux
scientifiques sérieux en physique (16),
parce que les choses semblent simples et limpides quand on oppose
sans nuance, comme on le fait régulièrement depuis Newton en Angleterre
et Voltaire en France, la philosophie théorique de Descartes et
l'approche expérimentale de Galilée (17),
et on pourrait sans doute poursuivre longtemps l'énumération de
telles raisons. Reste que l'on ne trouve pas l'énoncé exact du principe
d'inertie avant les écrits de Descartes et, comme celui de l'anti-lamarckisme
de Darwin, c'est là à notre avis un autre exemple particulièrement
net d'artifice rétrospectif.
Pourquoi faire de l'histoire dans les cours de sciences
?
Au vu de ces quelques exemples, on voit les dangers
et les omissions spontanées d'une histoire des sciences cumulative,
exclusivement interne et mécaniquement linéaire. Dans ces conditions,
il vaut la peine de s'astreindre à une analyse moins limitée et
un tant soit peu plus précise. D'autant plus que celle-ci présente
des avantages certains. En terminant, évoquons rapidement certains
d'entre eux, parmi les plus importants.
Une approche externaliste et moins linéaire se
montre évidemment plus sensible à l'hétérogénéité des divers moments
historiques ainsi qu'à la complexité socioculturelle. Elle permet
une vision plus globale et rend mieux compte du fait que la naissance
des sciences, leur développement et leurs résultats majeurs s'insèrent
dans un contexte général, lequel, sans expliquer pour autant l'apparition
des découvertes (18), en constitue malgré
tout le terreau premier. Pour reprendre une distinction classique
en philosophie, on dira qu'un tel sol constitue une condition nécessaire,
quoique non suffisante, de la compréhension des diverses disciplines
scientifiques.
Par ailleurs, cette vision plus globale permet
aussi de nouer des liens avec les autres aspects de la formation
de l'élève, par exemple avec les cours d'histoire du secondaire
ou les cours collégiaux de formation générale - songeons par exemple
aux cours de français et de philosophie. En inscrivant le développement
des sciences dans le contexte plus large de l'histoire des idées,
on établit un pont naturel entre domaines de spécialisation et disciplines
générales (19).
Enfin, une telle approche est aussi susceptible
d'aider au développement de l'esprit critique, si important pour
une utilisation saine de la méthode scientifique. En effet, une
image tronquée de la constitution des sciences peut aisément mener
à une forme de scientisme assez navrante. L'homme (ou la femme…)
de science n'est pas un être désincarné qui accumule sereinement
connaissances et découvertes par un processus rigoureux et transparent,
pas plus qu'un cours de chimie ou de physique ne se ramène à des
formules, voire à des recettes. Ces images d'Épinal, qui présentent
une version étriquée et mécanique du travail scientifique, sont
non seulement partielles, mais elles peuvent s'avérer nocives au
sens où elles contribuent à donner à l'élève une vision fausse de
son futur métier, faisant l'impasse sur ce qui l'attend : compétition
féroce, explorations ardues, tâtonnements inévitables, voies sans
issues, voire même fraudes ou erreurs retentissantes. En ce sens,
en offrant une vue plus réaliste du travail dans les différentes
disciplines, un relativisme à petites doses pourra sans doute constituer
un antidote précieux au dogmatisme impénitent ou encore à un contexte
de justification trop réducteur.
* * *
En débutant ce texte, nous faisions allusion à
une double nécessité du nouveau programme collégial de sciences
de la nature : l'établissement de liens entre la science, la technologie
et l'évolution de la société (objectif 9) ainsi que la prise en
compte du contexte d'émergence et d'élaboration des concepts scientifiques
(objectif 11). On a vu comment une utilisation adéquate de l'histoire
des sciences constitue un moyen privilégié pour réaliser ces objectifs
dans les divers cours du programme. Mais, ajoutions-nous, une telle
histoire représente également un ingrédient essentiel dans l'acquisition
d'une culture scientifique. En établissant en effet des liens entre
les disciplines, en montrant comment les débats scientifiques du
passé ont été reliés au développement général des idées, quelles
qu'aient été leur nature, on propose une vue d'ensemble particulièrement
bienvenue à un moment où les débats de société contemporains portent
de plus en plus sur des enjeux scientifiques complexes, qu'il s'agisse
du clonage, des OGM, de la guerre des étoiles ou de toute autre
question nécessitant un esprit critique affûté, assorti d'une bonne
vue d'ensemble et de solides connaissances générales. Alors que
la culture humaniste classique est en perte de vitesse et qu'un
univers scientifico-technique se développe à toute allure dans notre
société mondialisée, alors que les liens entre savoir et société
se complexifient à vue d'œil, un nouvel humanisme scientifique doit
voir le jour. Bien comprise et bien monnayée, l'histoire des sciences
peut certes devenir l'une de ses dimensions incontournables.
Brève bibliographie commentée
ACOT, P., L'histoire des sciences, Paris,
PUF (« Que sais-je ? »), 1999.
Une introduction simple et concise aux principaux
aspects et problèmes de l'histoire des sciences aujourd'hui.
GINGRAS, Y., P. KEATING et C. LIMOGES, Du scribe
au savant - Les porteurs du savoir de l'Antiquité à la révolution
industrielle, Montréal, Les Éditions du Boréal (« Boréal
compact »), 1999.
Une bonne petite synthèse portative qui intègre
quelques acquis de la sociologie des sciences. Elle s'arrête pour
l'instant au XVIIIe s., mais un second volume est en préparation.
KOYRÉ, A., Du monde clos à l'univers infini,
Paris, Gallimard (« Idées »), 1973.
Les débuts de la révolution scientifique décrits
par un rigoureux partisan de l'internalisme. Un classique.
KUHN, T., La structure des révolutions scientifiques,
Paris, Flammarion (« Champs »), 1983.
L'ouvrage qui a redonné à l'approche externaliste
de l'histoire des sciences un nouveau souffle grâce à sa sociologie
de l'activité scientifique.
LATOUR, B. et S. WOOLGAR, La vie de laboratoire
- La production des faits scientifiques, Paris, La découverte,
1988.
Un bon exemple contemporain de l'approche sociologique
du travail en science.
SERRES, M. (dir.), Éléments d'histoire des sciences,
Paris, Bordas, 1989.
Sous la direction d'un brillant franc-tireur,
un collectif de spécialistes propose une histoire des sciences
plus ouverte et moins traditionnelle.
Notes
(1) Reichenbach se situe dans la mouvance de l'école
dite du positivisme logique (ou encore de l'empirisme logique).
Ce mouvement, né au début du XXe siècle, prétendait prendre en considération
les résultats scientifiques comme éléments déterminants pour toute
pratique conséquente d'une forme moderne de philosophie. Il accordait
donc à la logique et à l'épistémologie une place centrale dans toute
entreprise philosophique.
(2) C'est dans cet ouvrage que Reichenbach l'a
exposée pour la première fois, mais il l'a par la suite utilisée
sur une base régulière, par exemple dans Philosophical Foundations
of Quantum Mechanics (Univ. of California Press, 1944) où il
prétend (pp. 67 ss.) que le développement de la physique quantique
au début du XXe siècle en constitue une illustration particulièrement
éloquente.
(3) D'ailleurs, depuis quand exactement y a-t-il
des « savants » et que signifie au juste ce
terme ?
(4) Sans parler des éléments ésotériques dont,
par exemple, un Kepler et un Newton se montraient particulièrement
friands.
(5) Citons à titre d'exemple particulièrement éloquent
l'ouvrage de Robert Merton, Technology and Society in Seventeenth
Century England (1970), qui montre comment le puritanisme a
été un facteur déterminant dans la naissance de la science anglaise.
Précisons d'ailleurs dans la même foulée que Merton avait eu un
prédécesseur, le sociologue Max Weber, qui, dans son grand classique,
L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, avait mené
une démonstration similaire pour la naissance du capitalisme moderne.
(6) Essayons de préciser quelque peu ces différents
termes. Pour Kuhn, la science normale est celle qui n'est pas en
période de crise et qui obtient des résultats réguliers dans un
cadre précis, par exemple la physique classique au début du XIXe
siècle. Le paradigme est une notion nettement plus complexe et qui
joue à la fois sur plusieurs niveaux. Disons pour faire bref que
c'est le cadre de travail de la science normale, c'est-à-dire le
système des règles, lois et croyances d'une science particulière
à une époque donnée de son développement. C'est donc une notion
à la fois théorique (le corps doctrinal des connaissances) et sociologique
(l'accord de la communauté scientifique sur les résultats fondamentaux
du domaine en question). Un bon exemple serait les mathématiques
au XIXe siècle, avant la crise des fondements. Enfin, l'anomalie,
c'est l'observation ou la donnée imprévus qui ne cadrent pas avec
les résultats antérieurs, et qui vont mettre en cause le paradigme
de la science normale. Par exemple la mesure de la vitesse de la
lumière dans la célèbre expérience de Michelson-Morley en 1887,
à partir de laquelle Einstein a dû postuler la constance de la vitesse
de la lumière et en faire un invariant dans sa future théorie de
la relativité.
(7) Un exemple intéressant d'une approche tentant
d'intégrer à l'histoire plus traditionnelle des sciences certains
acquis de ce type de sociologie est fourni par l'ouvrage de Yves
Gingras, Peter Keating et Camille Limoges, dont on notera le sous-titre
évocateur : Du scribe au savant - Les porteurs du savoir de l'Antiquité
à la révolution industrielle (Montréal, Les Éditions du Boréal
[« Boréal compact »], 1999, 361 p.). Tous
Québécois, les auteurs y fournissent en un volume concis, clair
et maniable un aperçu cohérent et utile du développement des diverses
disciplines scientifiques depuis les origines jusqu'à la fin du
XVIIIe siècle. Seul le Tome. I est pour l'instant paru, mais on
annonce pour bientôt une suite qui couvrira les XIXe et XXe siècles.
(Pour une recension détaillée de cet excellent travail, je me permets
de vous renvoyer ici à mon analyse parue dans Philosophiques,
aut. 2001, p. 466-469.)
(8) On la doit à Pythagore, chez qui elle avait
cependant un sens assez différent de celui d'aujourd'hui.
(9) On la doit également à Pythagore : chez lui,
la contemplation (Theoria) a pour objectif de saisir l'ordre
et la beauté de l'univers (ce que cherche à nommer ce concept de
Cosmos qu'il semble le premier avoir proposé).
(10) Darwin parlait à ce propos, avec beaucoup
d'embarras, des « gemmules », c'est-à-dire
d'une substance mystérieuse qui expliquerait l'apparition des fameuses
variations individuelles et, par conséquent, la transmission héréditaire
de caractères nouveaux, quoique innés.
(11) Signalons d'ailleurs en passant que la génétique
mendélienne fait elle-même l'objet d'une réinterprétation a posteriori.
En fait, elle a été complètement ignorée du vivant de son auteur
(y compris par Darwin lui-même !) et n'a été « redécouverte »
que beaucoup plus tard, longtemps après la mort de Mendel en 1884…
C'est la critique sévère adressée par Weismann à la notion d'hérédité
des caractères acquis qui porta un dur coup au néo-lamarckisme florissant
à la fin du XIXe s. et, favorisant le néo-darwinisme de l'époque,
prépara une telle résurrection.
(12) Rappelons que la théorie synthétique, aussi
appelée théorie néo-darwinienne, un terme à notre avis moins approprié
étant donné son histoire chargée, est née dans la première partie
du XXe siècle. À l'évolution par sélection naturelle issue du darwinisme,
elle ajoute les nombreux acquis de la paléontologie moderne ainsi
qu'un élargissement des théories de Mendel, la génétique des populations.
On la doit principalement aux travaux d'Ernst Mayr, George Gaylord
Simpson et Theodosius Dobzhansky.
(13) Soit dit en passant, c'est ce qui l'amènera
à rejeter avec véhémence la notion d'orbite elliptique des planètes,
dont Kepler voulait faire la base de sa nouvelle vision du cosmos.
On sait pourtant que cette avancée est depuis connue comme la première
loi en histoire de l'astronomie moderne. Ajoutons, pour faire bonne
mesure, que Galilée considérait son collègue Kepler comme un doux
rêveur, voire un fumiste…
(14) D'autant plus que, symbole puissant, cette
continuité historique Galilée-Newton semble naturellement confirmée
par un coup de pouce du Destin, Galilée étant mort l'année où naît
Newton…
(15) Voir à ce propos la définition III des Principia.
(16) À l'exception peut-être de l'optique où on
lui reconnaît, conjointement avec le Hollandais Snell, la paternité
de la loi de réfraction de la lumière.
(17) L'attribution erronée du principe d'inertie
à Galilée semble d'ailleurs remonter à Newton lui-même.
(18) « Florence n'explique pas Galilée »,
comme se plaisait à le rappeler le grand historien Koyré, farouchement
internaliste…
(19) Un des objectifs de l'approche par compétences
est de favoriser le transfert des connaissances et des habiletés
entre les différentes composantes de la formation. Des aperçus significatifs
sur l'histoire des sciences peuvent contribuer à l'érection de telles
passerelles interdisciplinaires.
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