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L'épistémologie
(Jean-Claude
Simard, professeur de philosophie, Cégep de Rimouski, version
PDF)
Très pratiquée, l'épistémologie est, paradoxalement,
peu connue. Vous discutez avec des amis des progrès récents en génétique
moléculaire, de clonage humain et de la valeur de ce type de recherche
? Vous faites de l'épistémologie. Un vulgarisateur scientifique
s'interroge sur la portée d'une découverte médicale ? Il fait de
l'épistémologie. Un physicien propose une réflexion sur les limites
de notre connaissance, les avancées récentes de son domaine et leur
impact sur notre vision du monde ? Il fait de l'épistémologie. En
fait, on s'adonne à l'épistémologie comme Monsieur Jourdain faisait
de la prose: sans le savoir. Mais alors, qu'est-ce au juste que
l'épistémologie?
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Définition de l'épistémologie
Lorsque l'on aborde l'épistémologie pour la première fois,
il faut se montrer prudent car le sens du terme varie. Par epistemology,
un anglophone réfère en général à une branche spécialisée de la philosophie,
la théorie de la connaissance. Les francophones pour leur part se servent
plutôt du terme pour désigner l'étude des théories scientifiques. En fait,
comme le note avec justesse Pierre Jacob, les deux acceptions sont étymologiquement
justifiées, car le « mot grec épistèmê (qui s'oppose au mot doxa
qui signifie "opinion") peut être tantôt traduit par le mot "science",
tantôt par le mot "savoir" » (1).
On peut réconcilier ces deux acceptions en parlant, de manière très générale,
de l'épistémologie comme de la théorie de la connaissance scientifique.
Dans l'ensemble des textes que l'on trouvera sur ce site, on utilisera
d'abord et avant tout ce sens, plus proche du versant français du terme.
L'épistémologie a donc pour objet d'étude la science et,
analytique et réflexive, elle constitue en ce sens une démarche du second
degré examinant une activité première. En d'autres termes, « elle
veille à faire totalement abstraction des choses que vise la science qu'elle
prend elle-même pour objet, (...) elle s'assigne comme domaine exclusif
d'étude, non pas ce sur quoi porte la science (...), mais ce qu'elle en
dit. (2) » Comme tel, elle
ne vise donc nullement à faire progresser les connaissances ou à explorer
des champs empiriques inédits, par exemple l'observation des astres ou
des mollusques. Il s'agirait plutôt là, sans doute, des objet et projet
de la science elle-même. En fait, l'épistémologie étudie la formation
et la structure des concepts et des théories scientifiques. Elle se penche
aussi sur les procédures et méthodes retenues par les hommes de science.
Pour être plus précis et complet, on peut dire qu'elle propose en fait
quatre champs délimités d'analyse et de réflexion :
1) la nature et la structure des concepts et des théories
scientifiques, ce qu'on appelle parfois la syntaxe des théories;
2) l'objet, la portée et la signification des concepts
et des théories scientifiques, ce que, de manière analogue, on appelle
cette fois la sémantique des théories;
3) la méthode scientifique;
4) les limites et la valeur de l'entreprise scientifique.
Virieux a bien exprimé la chose en écrivant que l'épistémologie
vise essentiellement « l'étude critique des principes, des hypothèses
et des résultats des diverses sciences ». Elle veut « déterminer
leur origine logique, leur valeur et leur portée objective. (3)
» En interrogeant la science elle-même, elle la scrute en fait dans
l'articulation de ses principes et de ses fondements. En somme, on peut
en conséquence dire que, de manière générale, « l'épistémologie
ou la philosophie de la science est une branche de la philosophie qui
étudie la recherche scientifique et son produit, la connaissance scientifique
(4).»
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Branches de l'épistémologie et exemples de problèmes traités
Étant donné les quatre champs d'analyse et de réflexion
que nous avons identifiés, il s'ensuit que l'épistémologie couvre grosso
modo quatre types de questionnements différents. De manière schématique,
on peut, pour la commodité de la chose, les regrouper ainsi :
1) la logique de la science ou l'identification et
l'analyse des problèmes logiques soulevés par la science et la structure
des théories scientifiques (problèmes de validité);
2) la sémantique de la science ou l'analyse et l'évaluation
des concepts de représentation, de référence et d'interprétation appliqués
aux outils théoriques de la recherche scientifique (problèmes de signification
et de vérité);
3) la méthodologie de la science, c'est-à-dire l'étude
de la méthode scientifique en général et la question de l'existence
éventuelle de méthodes spécifiques à certaines sciences (problèmes de
méthode);
4) la théorie de la connaissance scientifique, c'est-à-dire
le statut de ce type de connaissance et la question de la démarcation
entre science et non-science (problèmes des limites et de la valeur
de l'entreprise scientifique).
Évidemment, il est rare que l'un de ces divers niveaux
d'analyse ne mette pas plus ou moins directement en cause les autres,
de sorte que, dans l'étude d'une question donnée, ils s'interpénètrent
très souvent. À titre indicatif, voici quelques exemples de problèmes
traités par chacune de ces quatre branches de l'épistémologie :
1) Problèmes de logique et de validité de la science
ainsi que de la structure des théories scientifiques :
Comment
formaliser une théorie ? Quel est le statut des objets mathématiques
: s'agit-il de fictions utiles ou plutôt d'objets « réels
» ? Quel est le statut logique d'une théorie comme la théorie
de l'évolution : a-t-elle la même valeur qu'une théorie physique comme,
par exemple, la relativité restreinte ? Quel type de logique convient
aux résultats étonnants de la mécanique quantique ? Est-ce encore la
logique dite classique ? Quel est le rapport entre une théorie et une
loi ? et une loi est-elle toujours de nature mathématique ? Existe-t-il
de véritables lois en sciences humaines ?
2) Problèmes de signification et de vérité :
Quel est le champ d'application de tel concept ou de
telle théorie ? (Quel est par exemple l'objet exact de l'évolution :
les individus, les populations ou les espèces ? et à quoi se réfère-t-on
au juste en biologie lorsqu'on parle d'une espèce ?) Quelle relation
exacte peut-on établir entre l'observation et la théorie, par exemple
la seconde dérive-t-elle directement de la première ? En science, existe-t-il
des concepts empiriques et des concepts théoriques ? Comment interpréter
les statistiques ? Quel est l'objet exact de la mécanique quantique
?
3) Problèmes de méthode :
Y a-t-il une ou des méthodes scientifiques ? Et d'ailleurs,
y a-t-il au départ une méthode scientifique standard ou seulement diverses
procédures empiriques ? Une même méthode peut-elle comporter différentes
techniques ? Les sciences sociales et humaines ont-elles une méthode
rigoureuse et, si oui, est-ce la même que celle des sciences dites exactes
? Peut-on confirmer une théorie scientifique ou ne confirme-t-on que
des hypothèses isolées ? Une telle confirmation a-t-elle des degrés
? Si oui, peut-on mesurer le degré de confirmation d'une hypothèse ou
d'un système d'hypothèses ? Quelle est la valeur de l'induction en science
?
4) Problèmes des limites et de la valeur de l'entreprise
scientifique :
Qu'est-ce qui est scientifique et qu'est-ce qui ne
l'est pas ? Existe-t-il de fausses sciences ? Comment détecter et reconnaître
une fraude scientifique ? Le savant peut-il vraiment être neutre et
objectif ou est-ce un idéal inaccessible ? Notre connaissance progresse-t-elle
sans cesse ou existe-t-il des limites inscrites dans la nature ou encore
dans nos instruments d'observation et de mesure ? Quand au juste est-on
légitimé d'utiliser le concept de probabilité : seulement quand on ne
dispose pas d'informations suffisantes ?
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Science, métascience et épistémologies interne ou externe
On le voit, les questions soulevées par la réflexion épistémologique
sont nombreuses et difficiles. Mais dès le départ, une question préalable
s'impose : en quoi la science nécessite-t-elle donc une discipline qui
vienne s'y superposer pour l'étudier et l'analyser en détail ? Pourquoi
une activité qui elle-même analyse - c'est le cas de la science - nécessiterait-elle
une vérification ? Après tout, la science elle-même prétend être une entreprise
d'élucidation dont les résultats sont vérifiables et objectifs. En d'autres
termes, l'existence de l'épistémologie comme discipline est-elle justifiée
? Et si oui, est-ce une métascience (5) ?
Certes, pour prétendre à un tel statut, elle devrait s'imposer un souci
de rigueur et d'objectivité au moins comparable à celui que l'on reconnaît
à son objet. L'épistémologie peut-elle adopter le degré d'efficience de
la science sans s'y incorporer, et tout en ne considérant pas les objets
mêmes étudiés par son objet ?
Reconnaissons d'abord que ce qui fait le propre de l'une
et de l'autre n'est pas aisément dissociable. Si l'on peut opérer théoriquement
une distinction entre une science et son objet, il est nettement plus
ardu de les dissocier dans la pratique. Par ailleurs, l'intrication épistémologie-science
est telle qu'on ne peut guère s'occuper de la première sans empiéter sur
le terrain de la seconde. Pour circonvenir ces problèmes, les logiciens
ont reconnu une hiérarchie des langages et distingué soigneusement le
langage objectif de la science et le métalangage de l'épistémologie. On
entend ici par métalangage un langage qui porte sur un autre langage.
Dans cette optique, on considère donc la science elle-même comme une entreprise
attachée à décrire et à analyser un champ empirique déterminé et qui,
pour ce faire, utilise une forme de langage, par exemple les mathématiques.
De sorte que, si l'on accepte de considérer les mathématiques comme un
langage formel, le métalangage s'interrogera par exemple sur leurs fondements
et sur la nature des entités logico-mathématiques elles-mêmes. Par exemple,
les nombres imaginaires ne sont-ils qu'un formalisme pratique ou correspondent-ils
plutôt à une quelconque réalité ? Le travail épistémologique se situe
de la sorte à la jointure de la philosophie et de la science et, s'il
est la plupart du temps pratiqué par des philosophes, il est aussi parfois
le fait des scientifiques eux-mêmes. En effet, beaucoup de praticiens
de la science tendent aujourd'hui à prolonger naturellement leur travail
dans deux directions. En aval d'abord, sous la forme bien connue de l'explication
et de la transmission des connaissances au grand public. C'est la vulgarisation.
Ensuite, en amont, sous la forme cette fois d'une réflexion qui dépasse
le cadre strict de leurs résultats : c'est ce qu'on appelle en général
l'épistémologie interne à la science, pour la distinguer de l'épistémologie
externe, plus volontiers pratiquée par des gens possédant une solide formation
en philosophie. Ainsi, l'épistémologie interne devient parfois «
l'œuvre des scientifiques tout en ne cessant pas d'être de la philosophie
»(6). Quand Hubert Reeves
écrit en 1981, Patience dans l'azur, il vise à montrer que la fusion
contemporaine de la physique des hautes énergies avec l'astronomie, une
science plus traditionnelle, a produit une vision nouvelle de l'univers
et de ses origines, et qu'une telle opportunité permet en outre des aperçus
inédits sur sa naissance et son évolution. C'est de la vulgarisation cosmologique
de haut niveau dans le cadre d'une branche récente de l'arbre des sciences,
l'astrophysique. Par contre, quand Bernard d'Espagnat publie À la recherche
du réel (1979), il propose une réflexion pointue sur les acquis et
les impasses de la physique, s'interrogeant au passage sur les limites
de nos connaissances et nos possibilités d'accès à la réalité elle-même,
compte tenu de nos moyens d'observation et des instruments que nous mobilisons.
Il ne s'agit plus alors de rendre compte de certains acquis ou de transmettre
à un public avide de savoir les derniers développements dans son domaine,
mais de questionner les fondements de nos connaissances et, peut-être,
leurs indépassables limites. C'est de l'épistémologie interne à la physique
quantique actuelle. Ces deux types de prolongement de la science n'ont
évidemment pas le même statut. La vulgarisation, bien qu'utile, vise seulement
à rendre les résultats de la science accessibles à un public le plus large
possible. Elle n'apporte aucune clarification sur les concepts, les méthodes
ou l'extension d'un quelconque domaine de recherche. Sans doute favorise-t-elle
la notoriété d'un chercheur comme Reeves, sans doute améliore-t-elle en
outre la compréhension du public, mais elle n'ajoute rien à l'entreprise
scientifique comme telle, du moins pas directement. Par contre, peu accessible
au grand public, un travail épistémologique comme celui entrepris par
d'Espagnat veut proposer aux chercheurs eux-mêmes une réflexion de fond
sur leur propre discipline et ses limites.
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Épistémologie de la science ou épistémologie des sciences
?
Ce qui, à l'occasion, rend également l'épistémologie contemporaine
indécise, c'est son oscillation marquée entre les traits généraux des
théories de la connaissance (le pendant anglophone du terme epistemology)
et des considérations scientifiques hautement spécialisées (le pendant
francophone du terme). D'aucuns voudraient situer le rapport de l'épistémologie
à la science au niveau général, tandis que d'autres prétendent plutôt
rabattre l'épistémologie sur chacune des spécialités scientifiques. Au
premier niveau, l'épistémologie s'épanouit spontanément en une philosophie,
renouant ainsi avec ses origines. C'est le versant externe de l'épistémologie,
déjà évoqué. À un autre niveau, on tend à la ramener sur le terrain des
diverses sciences entendues comme domaines spécifiques, dont elle constitue
alors une sorte de prolongement naturel : on retrouve alors l'épistémologie
interne. La première s'apparente à la seconde comme le général au particulier,
ce qui n'empêche pas leurs démarches respectives de se rejoindre et parfois
même de se confondre. Il s'ensuit que « les problèmes de l'épistémologie
se répartissent assez naturellement en deux ensembles : ceux qui ont un
caractère général, embrassant la totalité des sciences et ceux qui sont
propres à un seul groupe, plus ou moins étendu, de sciences (7) ».
Ce qui pose à son tour la difficile question de savoir si la science et
sa méthode sont unes - c'est ce que G.-G. Granger appelle « la
présomption d'unité (ou de généralité) » - ou s'il y a en fait
une « singularité, voire [une] irréductibilité des différents
domaines de la science (8) ».
C'est là certes un des problèmes les plus discutés en épistémologie contemporaine.
La première position sera surtout défendue par des logiciens. Ce sera
par exemple l'œuvre brillante d'un Karl Popper (1902-1994), dont La
logique de la découverte scientifique a, lors de sa traduction en
anglais (1959) (9), modifié en
profondeur la façon de comprendre le travail de vérification en science.
Les tenants de la seconde position aborderont pour leur part l'histoire
de l'entreprise scientifique, analysant souvent dans le détail une ou
des disciplines scientifiques particulières. On songe à Thomas S. Kuhn,
dont La structure des révolutions scientifiques (1962) a marqué
un tournant décisif dans la compréhension que les hommes de science avaient
de leur propre travail et de sa validité. « L'analyse conceptuelle
pousse en effet à scruter les traits généraux de la démarche scientifique;
la démarche historique favorise la recherche de particularités "régionales"
propres aux différentes sciences et aux différentes époques » (10).
Cela dépend en fait de la manière dont les épistémologues souscrivent
à l'étude de l'entreprise scientifique.
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Épistémologie et pédagogie
L'épistémologie, on le voit au regard de ces quelques considérations,
intéresse le philosophe autant que la personne qui travaille en science
ou qui doit l'enseigner. En effet, puisqu'elle admet autant un volet externe
qu'un volet interne, c'est en quelque sorte une discipline-carrefour et
elle est ouverte, à divers degrés et en fonction des programmes, à ceux
et celles qui enseignent la philosophie ou la science. Au collège de Rimouski,
où des enseignantes et enseignants de science collaborent depuis plusieurs
années avec des représentants du département de philosophie, cette préoccupation
a généré un souci généralisé pour la réflexion sur l'entreprise scientifique
qui inclut entre autres l'épistémologie. Un volet de culture scientifique,
auquel chaque professeur de sciences participe sur une base volontaire,
y a été développé pour l'ensemble des cours du programme (11).
Un tel travail collectif des enseignantes et enseignants de diverses disciplines
s'appuie directement sur la réforme du programme de sciences qui a eu
lieu il y a maintenant quelques années. Elle a ajouté divers objectifs
généraux au nouveau programme dont au moins trois touchent au premier
chef la culture scientifique et, indirectement, l'épistémologie. Les voici
:
1) Établir des liens entre la science, la technologie
et l'évolution de la société;
2) Situer le contexte d'émergence et d'élaboration
des concepts scientifiques;
3) Définir son système de valeurs.
Tous trois se prêtent très bien à un travail de concertation
entre les cours de sciences et ceux de philosophie. Le troisième objectif,
par exemple, est en lien direct avec le troisième cours de philosophie,
qui porte précisément sur l'éthique et l'élaboration par l'élève d'un
système personnel de valeurs. Mais celui qui nous intéresse davantage
ici est le second de ces objectifs. Car le contexte d'émergence et d'élaboration
des concepts scientifiques fait bien sûr référence à l'histoire et à un
environnement historique et social particulier, celui de la Grèce antique
et de l'invention de la démocratie. Mais il se rapporte aussi à l'épistémologie
au sens où il est difficile de présenter un tel contexte sans en même
temps discuter ce qu'est un concept scientifique, ce qui constitue sa
portée éventuelle, où se trouvent ses limites, et ainsi de suite, toutes
questions qui, nous l'avons vu, relèvent de la dimension épistémologique.
Soyons plus explicites. Le premier cours de philosophie traite notamment
de l'apparition de la pensée rationnelle en Grèce. Par là, il faut entendre
surtout la naissance conjointe de la philosophie et de la science, car
les premiers philosophes sont aussi les premiers scientifiques. Quand
on parle de naissance des sciences, on parle surtout ici de l'astronomie
et des mathématiques, les deux premières qui aient reçu des bases solides
à l'époque. Pendant ce premier semestre collégial, il est donc tout à
fait approprié d'initier les élèves de sciences à une réflexion sur la
nature de ces deux disciplines, leur méthodologie, leur séparation progressive
d'avec la numérologie (dans le cas des mathématiques) ou l'astrologie
(pour celui de l'astronomie), et ainsi de suite. Pour ce qui est par exemple
des mathématiques, on parlera de son apparition chez Thalès de Milet au
VIe siècle avant J.-C., de la première philosophie mathématique de l'histoire,
celle de Pythagore qui propose une utilisation méthodique du raisonnement
et de la géométrie, de la découverte des paradoxes et de l'infini chez
Zénon, de la nature des mathématiques elles-mêmes chez Platon, etc. Pour
ce qui est des cours de sciences de la première session, il est facile
d'établir les liens avec l'histoire des sciences ou l'épistémologie. Par
exemple, dans le premier cours de Calcul différentiel (201 NYA), on peut
rappeler le paradoxe de Zénon sur la divisibilité du mouvement, paradoxe
vu en philosophie, et faire le lien avec les notions de limite et de vitesse
instantanée vues en mathématiques. Dans le cours de chimie générale (202
NYA), où l'on présente le modèle probabiliste de l'atome, on peut aisément
faire référence à la théorie atomique de Démocrite vue en philosophie
et en profiter pour parler de l'évolution ultérieure du modèle atomique
tout en se questionnant sur la nature exacte d'un tel modèle.
Quels sont les avantages d'un tel programme de culture
épistémologique pour l'élève ? Ils sont de plusieurs ordres et touchent
autant les connaissances que les habiletés ou les attitudes. Citons-en
rapidement quelques-uns. Au niveau cognitif, cette initiation sans douleur
lui permet d'entrevoir les possibilités, mais aussi les limites de la
méthode ou des concepts scientifiques, de savoir reconnaître leur champ
de validité et d'apercevoir le lien étroit entre science et philosophie
dans l'expérience humaine. Au niveau des attitudes, elle élargit sa vision
des sciences et de leur origine et l'amène en outre à prendre conscience
que la science n'est jamais quitte de ses ancêtres pré- ou pseudoscientifiques.
Enfin, au niveau des habiletés, il développe à cette occasion sa capacité
d'argumentation, sa compétence analytique et son sens critique.
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Épistémologie, culture scientifique, pédagogie et conception
de la philosophie
La conception de la philosophie qui émerge de l'approche
retenue à Rimouski, tant d'une telle approche épistémologique que de ces
expérimentations pédagogiques, est plus humble que la conception habituelle.
Elle n'a plus une prétention à la maîtrise exclusive de l'ensemble des
savoirs, elle n'entend plus trôner au sommet ou à la base de l'arbre de
la connaissance (Descartes), dans son orgueil archontique (Husserl). Car
les grands modèles classiques ont vécu, et les concepts universels qu'ils
prétendaient mettre en œuvre - matière, substance, forme, causalité, déterminisme,
etc. - sont devenus à toutes fins utiles inopérants. Chacun à leur façon,
les philosophes Quine et Popper ont proposé pour notre époque une naturalisation
de l'épistémologie, voulant par là signifier la nécessité de l'asseoir
dorénavant sur de nouvelles bases liées au comportement des êtres vivants
ou à l'évolution des connaissances, entre autres dans les domaines conjugués
de la psychologie, de la biologie et de la paléontologie. À mon sens,
si l'on veut prendre au sérieux un tel programme, il convient d'abandonner
désormais les prétentions antérieures des philosophes pour accompagner
plutôt le mouvement interne aux diverses sciences, lesquelles, on l'a
vu, tendent aujourd'hui à développer une autoréflexion dans les trois
champs traditionnels de la philosophie : l'univers, la société et l'homme.
Dans un tel contexte, la nécessité d'un travail commun des enseignants
de science et de philosophie devient une évidence.
Dans une célèbre boutade qui a fait couler beaucoup d'encre
(et de bile), Heidegger affirma un jour : « la science ne pense
pas ». Sans doute voulait-il lutter ainsi contre l'attitude scientiste
(12) qui pratique allègrement
l'empirisme naïf, croit au progrès linéaire et indéfini de la connaissance
tout en excluant a priori toute approche sérieuse de la réalité qui ne
ferait pas appel à la méthode scientifique. En contrepartie, dénier à
la science toute valeur de vérité, comme le fait systématiquement Heidegger,
est aussi nocif et stérile que la pratique du scientisme elle-même. En
effet, contrairement à ce qu'il croyait, le rôle du philosophe aujourd'hui
n'est pas de penser la science, encore moins de penser pour elle, mais
de penser à partir d'elle. Dans cette optique, sa fonction consiste à
mettre en dialogue les diverses disciplines, à les cercler de signification,
à faire circuler entre elles le sens - incluant bien sûr les disciplines
scientifiques et techniques. En somme, il doit à notre avis établir un
nomadisme de la signification et devenir un opérateur de transdisciplinarité.
Pour cela, tout professeur qui s'engage dans cette voie
doit d'abord avoir une connaissance minimale de l'histoire des sciences,
mais aussi pratiquer l'épistémologie, c'est-à-dire être au moins familier
avec les méthodes et résultats majeurs des diverses sciences, pour finalement
être en mesure d'évaluer raisonnablement leur place et leur rôle dans
la société actuelle ou celle de demain. C'est là contribuer à situer les
sciences et leur pendant technique dans un contexte plus global, celui
d'une civilisation mondiale en gestation. Il n'y a peut-être pas de sens
plus stimulant pour l'expression « culture scientifique »
que cette articulation étroite avec le devenir éventuel de l'Occident,
dont les origines ont précisément marqué la naissance conjointe de la
science et de la philosophie. Mais pour atteindre un objectif aussi ambitieux,
il faut une volonté d'harmoniser l'exigence d'expertise donnée par la
formation spécifique avec le besoin de sens auquel répond pour sa part
la formation générale. Ainsi, non seulement favorise-t-on la réussite
des élèves, mais on se donne en outre un gage solide : celui de former
pour l'avenir des citoyens qui, tout en faisant preuve de compétence dans
leur champ de spécialisation, sauront - on peut en tout cas l'espérer
vivement - se montrer mieux éclairés. On contribuera ainsi à éviter les
plaies parentes de l'idéologie et du scientisme, la première faisant l'impasse
sur la valeur de la science, la seconde au contraire en exagérant les
vertus. De la sorte, on pourra aider l'élève de sciences à prendre en
charge autant l'approfondissement de son champ de connaissance que son
bien-être ou celui de la société. Existe-t-il une utilité plus noble pour
l'épistémologie ou la culture scientifique que d'apporter ainsi sa petite
pierre à l'édification de la société tout en contribuant à former des
individus équilibrés et harmonieux ?
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Notes
(1) JACOB, P., L'épistémologie - L'âge de la science,
Paris, Odile Jacob, 1989, p. 9.
(2) BLANCHÉ, R., L'Épistémologie, Paris, P.U.F.
(Que sais-je?, no 1475), 1972, p. 120.
(3) VIRIEUX, R., L'Épistémologie, Paris, P.U.F.
(SUP), 1966, p. 3.
(4) BUNGE, M., L'épistémologie, Paris, Maloine,
1983, p. 13.
(5) Une « métascience » serait une discipline
scientifique qui prendrait les sciences habituelles pour objet d'étude.
(6) BARREAU, H., L'épistémologie, Paris, P.U.F.
(Que sais-je?, no 1475), 1990, p. 11. Voir également à ce propos M.-C.
BARTHOLY, J.-P. DESPINS et G. GRANPIERRE, Épistémologie générale de
la Science (Paris, Magnard, 1978, p. 12) : « on voit que
l'épistémologie appartient à la fois à la philosophie et à la science
: à la philosophie, en ce qu'elle est l'étude de la pensée et de la démarche
scientifique (le philosophe observe le savant, pour savoir quelle est
la spécificité de la connaissance scientifique par rapport à la connaissance
commune), à la science en ce que d'abord elle prétend être une étude scientifique
de la science, et parvenir, dans l'élaboration de ses concepts et de ses
modes de raisonnement à la même rigueur, voire à la même objectivité que
la science elle-même, ensuite en ce qu'elle se veut une mesure de la validité
de ses concepts, de ses méthodes, et même de ses résultats (le savant
se demande alors, quand ce n'est pas le philosophe qui s'y risque parfois
avec prétention et souvent avec imprudence, s'il a le droit d'utiliser
telle procédure expérimentale, si les conclusions auxquelles il parvient
sont compatibles avec l'ensemble des résultats de la science, etc.) ».
(7) BLANCHÉ, R., op. cit., p.
46.
(8) GRANGER, G.-G., « Épistémologie »,
Encyclopædia Universalis, 1988, vol. 7, p. 61, cité par P. Jacob, op.
cit., p. 11.
(9) L'original allemand, Logik der Forschung, datait
en fait de 1934, mais c'est seulement après la guerre que cet ouvrage
magistral commença véritablement sa glorieuse carrière.
(10) JACOB, P., op. cit., p. 11.
(11) Pour une description plus détaillée du volet culture
scientifique intégré au programme Sciences de la nature au
Cégep de Rimouski, voir l'activité 5 « Développement d'une
culture scientifique en sciences de la nature » de Philippe
Etchecopar et de Jean-Claude Simard dans le Coffre
aux trésors pédagogiques (volume 1).
(12) Qui est très différente de l'attitude scientifique,
précisons-le, en ce sens que, comme on le voit, elle exagère l'absence
de sens critique de certains scientifiques décidément trop enthousiastes
et sombre par conséquent dans un optimisme assez béat.
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